Bambois

Accueil > La Fabrique de Bambois > Les forêts en ultime recours (L’Alsace)

Les forêts en ultime recours (L’Alsace)

samedi 13 juillet 2019, par Robin Hunzinger

Le documentariste Robin Hunzinger a réalisé un film sur Erik Versantvoort, un homme malade d’un cancer qui s’est retiré dans une cabane au-dessus de la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines avant sa mort, réalisant ainsi un rêve d’enfant. Il était temps pour lui de vivre intensément.

La ferme de Bambois se niche à l’extrémité d’un étroit chemin de terre dans un somptueux coin de verdure, sur une pente de montagne entre prairies fleuries, étang et forêt, au-dessus de Lapoutroie. La nuit, de majestueux cerfs s’y promènent. Le documentariste Robin Hunzinger y vit avec sa femme et ses enfants, partageant le lieu avec ses parents, l’écrivaine Claudie Hunzinger et son compagnon Francis qui ont fait leur retour à la terre trois ans avant mai 68.

Habitant les montagnes vosgiennes, le réalisateur ne pouvait pas passer à côté de l’histoire d’Erik Versantvoort, ce Néerlandais tombé amoureux du massif qui, se sachant malade du cancer, est venu terminer sa vie dans une cabane à 850 m d’altitude, sorte d’ermitage en bois de moins de 20 m² perchée au-dessus de la vallée de Sainte-Marie-aux-Mines, à proximité de la tête du Violu, avec un point de vue magnifique sur le Val d’Argent et les pentes abruptes du Brézouard.

« J’ai découvert l’existence d’Erik à travers les clichés d’une amie photographe. Je me demandais qui était cet homme qui vivait dans la montagne, en plein hiver, au cœur d’un massif montagneux retranché et mystérieux. » La rencontre entre Erik et Robin a lieu en avril 2017. « J’ai immédiatement eu envie de le filmer et de raconter cette histoire. J’ai été fasciné de savoir qu’il existait pas loin de chez moi un homme qui avait choisi de vivre seul dans un abri caché en haut d’une vallée très sauvage, là même où mes ancêtres calvinistes avaient émigré au XVIIe siècle, venus de Suisse. » Le tournage se déroule entre avril et septembre, quand Erik meurt.

« Ouvrir un passage secret vers l’essentiel »

Paradoxalement, le sujet du film est la vie, la Vie avec un grand V, celle qu’on désire vraiment : « Que fait un homme de son rêve d’enfant le jour où il se retrouve acculé, qu’il sait qu’il va mourir ? Que fait-il des derniers mois de sa vie ? Comment rêve-t-il, fantasme-t-il et arrive-t-il à imaginer sa propre fin ? Comment vivre, jusqu’au bout ? Voilà le cœur de mon film. Erik a toujours vadrouillé dans les montagnes, surtout du côté du Brézouard, du Haycot, des endroits sublimes. Il aimait l’hiver vosgien, son côté rude. »

Emprunté à Ernst Jünger, l’écrivain allemand auteur du Traité du rebelle ou le recours aux forêts , le titre du film renvoie à la figure du « Waldgänger », le proscrit islandais du Haut Moyen Âge scandinave qui se réfugiait dans les forêts.

Alors qu’il avait un emploi de cariste dans une entreprise à Haguenau, Erik quitte tout, mû par l’urgence de vivre intensément, rejoignant son rêve d’enfant de vie solitaire en pleine nature. Erik parlait d’« ivresse des forêts ». Il disait : « C’est tout un monde secret qu’on approche, et ma vie n’a rien d’une fuite dans les bois. Au contraire, j’ai l’impression d’ouvrir une piste, un passage secret pour les adultes vers l’essentiel. »

Là-haut, ni famille, ni travail fixe, ni télévision, ni voiture, ni crédit à la banque… Juste un peu d’argent, ce qu’il faut pour se nourrir, un ordinateur portable pour écrire son blog « Journal de mon cancer », et un téléphone pour échanger avec ses amis. Le matin, il lit et écrit. L’après-midi, il coupe du bois, cherche de l’eau, entretient le feu, déblaye la neige, installe des panneaux solaires, cueille des plantes comestibles, grille la viande, fait du pain, repère les traces de cerfs, de loups, de lynx…

Étonnamment, si Erik vit à l’abri du monde, il n’est pas solitaire, il a des amis, une famille qu’il ramène à lui un jour radieux d’août 2017 pour une émouvante séance d’adieux.

« J’avais fini par penser qu’il était immortel… »

La veille de sa mort, la compagne d’Erik a demandé à Robin Hunzinger de signifier à Erik que le film était terminé car elle était persuadée que seul ce projet le maintenait encore en vie. « De mon côté, explique le réalisateur, je n’avais pas envie de lâcher car je n’acceptais pas sa mort. J’ai fait ce qu’elle m’a demandé. Le lendemain, à 6 h du matin, il était mort. »

Tout au long du film, on sent Erik habité d’une incroyable sérénité. « Oui, il était heureux là-haut, paisible, doux également. À aucun moment je ne l’ai senti angoissé. Si seulement je savais d’où lui venait une telle force ! Cela reste un grand mystère pour moi. Il n’avait pas peur de la mort, en tout cas en ma présence, et cela jusqu’au bout. Il était très tranquille par rapport à sa vie. Comme il plaisantait au sujet de sa mort, j’avais fini par penser qu’il était immortel… »

« Le 16 septembre, Erik est parti à 6 h du matin, à la manière d’un vieux cerf, quittant le groupe, rejoignant la forêt. Une fois sur le lieu, il a su faire face à une mort apaisée, les yeux dans les yeux », indique le générique de fin du Recours aux forêts.

Erik est enterré dans le petit cimetière protestant d’Aubure, face à la montagne qu’il a tant aimé. Une association a été créée pour gérer sa cabane.

Véronique BERKANI

https://c.lalsace.fr/haut-rhin/2019/07/13/le-recours-aux-forets


P.-S.

Le recours aux forêts a été présenté à Strasbourg en avant-première le 25 avril dernier. La prochaine projection est prévue en novembre à Colmar, en partenariat avec la Ligue contre le cancer et l’association JALMALV (accompagnement des personnes en fin de vie). Il existe une version courte de 52 minutes du film, Le choix d’Erik , qui a été diffusée sur des chaînes de télé locales.