Bambois

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Réflexion et action sur le paysage à travers les ânes

mars 2006, par Robin Hunzinger

Le paysage rural que nous aimons est attaqué : de l’intérieur, par la fonctionnalisation de l’agriculture et, de l’extérieur, par la transformation des campagnes non rentables en de vastes zones de friches.

Face à ces changements lourds de conséquences - appauvrissement, régression, abandon -, comment peut-on lutter ? Qui va se porter responsable de ce réservoir d’avenir ? Qui va redessiner les lignes fortes d’un paysage à nouveau humain ?

Dans le massif vosgien, au creux des vallées, sous le couvert des bois, jusqu’aux prés des vallons, jusqu’aux pâturages des gazons, et dans le secret des montagnes les plus reculées, des ânes jardinniers se lancent dans des opérations de défrichage. A travers leurs actions, ils dessinent le nouveau visage d’un lieu dit fait de petites terrasses, de sous bois ou l’agriculture mécanisée ne peut aller.

Depuis le XVIe siècle, des sommets jusqu’à la plaine d’Alsace, les Vosges sont marquées par le développement industriel - mines, verreries, forges, textile.

Selon les vallées, leur toponomie, leur tissu humain, les situations sont différentes. Au sud, les ouvriers, parallèlement à leur travail dans les "fabriques", consacrent une partie de leur temps à mettre en valeur les espaces déboisés pour les besoins de l’industrie. A Saint Amarin, où plus de 80% de la propriété foncière appartient aux communes, tout le monde travaille à l’usine. Les pâturages sont entretenus par des bergers communaux.. Dans les vallées du nord, les terres en revanche appartiennent aux paysans qui sont beaucoup plus nombreux.

L’organisation agricole, "double active" au sud et individuelle au nord, façonne un paysage ouvert. Chaumes et pâturages constituent alors un lien fort entre villages et montagnes : le paysage est un bien commun.

Après la Seconde Guerre Mondiale, à l’ère de la production, le système agricole traditionnel est bouleversé. Dans les vallées les plus industrielles, la plupart des ouvriers-paysans optent pour une activité complète dans l’industrie. Du coup, un grand nombre de petites exploitations disparaît et, avec elles, plus de la moitié du cheptel. Ceux (rares) qui choisissent de poursuivre une activité agricole à temps plein s’ouvrent à la modernisation, s’adaptent à la mécanisation, et concentrent leurs activités sur les terrains les moins en pente, autour du village. Autrefois "paysans", ils deviennent "professionnels d’entreprises agricoles.".

Afin de palier à l’abandon des parcelles non rentables (car trop pentues, petites ou humides), les communes y plantent de grandes surfaces d’épicéas ou laissent la friche s’y développer. Au sud, l’abandon des prés, l’avancée des broussailles et de la forêt, parfois jusqu’aux abords des villages, ferment de plus en plus le pays, séparent les villageois de leur territoire, et marginalisent les agriculteurs. Au nord, le paysage demeure ouvert mais la pratique de l’agriculture intensive appauvrit le milieu naturel.

Aujourd’hui, pour maintenir une activité agricole, non rentable du point de vue strictement économique, nous avons choisi d’avoir des ânes pour défricher et regagner des espaces ouverts à Bambois.

Les plantes colonisant les friches proviennent, comme pour les jachères, du stock de graines résidant dans le sol et surtout de l’essaimage des milieux voisins. Les ronces, les orties, le prunelier, le cornouiller sanguin, sont les plus communes, mais on y trouve aussi le cerfeuil, les chardons et les épilobes.

Toutes ces espèces coexistent avec celles qui constituaient le milieu laissé à l’abandon (arbres fruitiers pour le verger, colza, avoine pour les cultures,...), mais, progressivement, ces dernières vont disparaître. En effet, toutes les plantes ne vont pas coloniser le milieu en même temps et à la même vitesse, donc, différents cortèges de végétaux vont se succéder année après année.

La friche est souvent un milieu de transition entre 2 autres types d’habitats. Comme la haie, elle sert de relais et de corridor écologique cumulant ainsi les espèces des 2 milieux et apportant également sa richesse spécifique.

Cependant, l’intérêt de la friche réside souvent dans les milieux qui la précèdent. En effet, que ce soit un verger ou une zone humide, l’enfrichement peut faire disparaître de nombreuses espèces sensibles propres à ces milieux. Dans bon nombre de cas, il est donc préférable de gérer ces friches pour permettre un retour au milieu initial.

Dans un premier temps, on effectue un débrousaillage et une coupe sèche puis on met en place une gestion adaptée à long terme comme le pâturage des ânes pour l’entretien de prairies et marais. Il ne s’agit pas du tout détruire mais de gérer ces friches par la création d’habitats favorables à des espèces animales et végétales rares ou protégées. Avec nos ânes, nous ne laissons pas la forêt prendre le dessus, mais nous créons des refuges pour de nombreuses espèces animales : La pie-grièche écorcheur par exemple est une espèce bio-indicatrice d’un milieu campagnard riche et diversifié, avec des haies, des herbages et une entomofaune abondante. Sa disparition d’un site est souvent un signe d’appauvrissement de l’ensemble de l’écosystème. A Bambois, nous avons préserver certaines friches que nous entretenons et dans lesquelles on rencontre beaucoup d’insectes, du gros gibier (chevreuil), des rongeurs et des reptiles (lézard agile, couleuvres).

Le paysage n’est pas juste une affaire de regard. Les vallées vosgiennes, (dont l’environnement est le fruit d’une longue histoire entre un milieu naturel diversifié et des communautés rurales qui l’ont façonné) sont à la croisée des enjeux des prochaines décennies.

Elles constituent à la fois un lieu de production (agricole, forestière) où différents intervenants évoluent en fonction de leur travail. L’espace rural, support de l’activité agricole, a donc une fonction économique. Les agriculteurs en sont les usagers. Ils en assurent pour l’essentiel l’entretien.

Ces vallées, couvertes sur leur sommet de landes et de chaumes et sur leurs versants de prairies et de pâturages, constituent une importante réserve en faune et en flore. On y croise le grand corbeau, le faucon pèlerin, le merle de roche et le rare traquet tarier. Dans les prés-bois et les forêts proches, on rencontre le grand tétras, le chamois et le cerf. Quand au lynx, réintroduit en 1983, il est désormais discrètement présent.

Nos ânes participent à son élaboration, l’aménagent et le façonnent lentememet. Nos ânes sont les meilleures débroussailleuses écologiques.